D'un continent à l'autre : de l'usage des pipes et des anoures

Dans une perspective comparatiste, un détail a une fois de plus attiré mon attention. Si plusieurs associations se rencontrent - d'un continent à l'autre et d'une époque à l'autre - entre certains animaux ou types de supports, il en va ainsi des pipes dont je vous présente ici trois exemples.

Le premier est une pipe-effigie zoomorphe de culture Hopewell, tradition Woodland (USA). Cet objet en pierre est daté d'entre le 1er et le 5e s. apr. J.-C. L'amphibien anoure est figuré par des formes courbes et lisses, dans une stylisation épurée mais explicite. Sa tête est légèrement effilée et ses yeux creux sont largement proéminents. Narines et bouche ont été à peine incisées, alors que l'arrière-train est marqué par une léger bas-relief. Le dos de l'animal présente en revanche une cavité cylindrique, sans doute utilisée à des fins de réceptacle.
Musée Royaux d'Art et d'Histoire, Bruxelles. © Guillaine Chauzit
Le deuxième exemple est une pipe appartenant au peuple africain Bamiléké, originaire du Cameroun. Elle est composée d'ivoire, de fer ainsi que d'un alliage cuivreux, et mesure environ 36.5 cm de longueur. La partie en ivoire a été ajourée et décorée de motifs anthropomorphes et géométriques. L'amphibien anoure est placé à l'extrémité de l'objet, apposé contre la panse du réceptacle. Sa tête est très inclinée vers l'arrière, en direction du ciel. Les doigts, la bouche et les yeux sont figurés en détails, ainsi qu'un motif à l'arrière des yeux pouvant signifier le tympan, une glande ou un pli latéral.
© Musée du Quai Branly, Paris
Le dernier exemple concerne quant à lui un étui à pipe japonais daté du 18e s. apr. J.-C. Le support en bois, d'une longueur de 20.7 cm, a été sculpté de manière à représenter deux champignons à la base desquels grimpe un amphibien anoure identifié comme étant un crapaud. L'animal est représenté de manière particulièrement réaliste, avec des détails anatomiques précis et fidèles (doigts, peau verruqueuse, ligne dorsale, etc.), de la même manière que les champignons semblent fraîchement sortis du sol. Les propriétés potentiellement toxiques et hallucinogènes du crapaud et des champignons expliquent sans doute leur association en décor sur un étui destiné à une pipe, qui elle-même a peut-être reçu ces substances. 
Musée des Beaux-Arts de Nancy. © Ville de Nancy, Patrice Buren
Ces quelques exemples illustrent la variété du recours aux amphibiens anoures dans les coutumes liées à l'utilisation du tabac et autres matières naturelles. L'animal se retrouve figuré selon des codes culturels distincts sur des pipes ou objets en lien direct avec celles-ci, que ce soit en Amérique, en Afrique ou en Asie, et sans doute dans d'autres contrées. Une fois encore, les propriétés de l'animal ont trouvé un écho similaire dans les pratiques sociales des peuples qui l'ont côtoyé. 

Grenouillement vôtre,
Sandra

Sources
Catalogue du Musée du Quai Branly
Catalogue base de données Joconde - Portail des collections des musées de France



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